Après l’élection du président ultralibéral Javier Milei, un autre scrutin agite l’Argentine

La désignation du prochain patron de Boca Juniors, mythique club de football de Buenos Aires, révèle les liens étroits entre ce sport et la politique dans le pays. Et va même jusqu’à dépasser les frontières : le nouveau président argentin a fait parvenir un maillot du club à Emmanuel Macron.

Par Flora Genoux(Buenos Aires, correspondante)

LETTRE DE BUENOS AIRES

Le vice-président du club Boca Juniors, Roman Riquelme, lors d’un événement encourageant les supporteurs à réclamer des élections pour nommer la nouvelle direction du club, près du stade de La Bombonera, à Buenos Aires, le 3 décembre 2023.

 Le vice-président du club Boca Juniors, Roman Riquelme, lors d’un événement encourageant les supporteurs à réclamer des élections pour nommer la nouvelle direction du club, près du stade de La Bombonera, à Buenos Aires, le 3 décembre 2023. GUSTAVO GARELLO / AP

Les Argentins ont voté. Leur nouveau président, l’ultralibéral Javier Milei, a pris ses fonctions le 10 décembre, après sa victoire au second tour de la présidentielle le 19 novembre, avec 55,65 % des voix. Mais un autre scrutin continue d’agiter le pays : l’élection chaotique du prochain président de Boca Juniors, mythique club de football de la capitale.

En théorie, l’affaire ne pourrait intéresser que les volcaniques fans du club bleu et jaune, situé dans le sud populaire de Buenos Aires. Mais ce vote dépasse largement les frontières du pays et révèle avec flagrance les liens intimes entre football et politique en Argentine, et à l’international. Javier Milei a publié sur le réseau social X, une photo d’Emmanuel Macron, pouce levé, regard vers la caméra, avec uncadeau expédié d’Argentine, vendredi 8 décembre. Un maillot de « Boca », signé du tonitruant slogan de son homologue, « Vive la liberté bordel ».

Pour s’emparer de la présidence du club, fondé par des immigrés italiens en 1905, toujours situé là où ils avaient posé leurs maigres bagages − au bout de rues pavées bordées de modestes maisons aux tôles de couleur, à quelques encablures de l’ancien port de Buenos Aires –, deux tickets sont en lice. D’un côté, Andrés Ibarra, ancien ministre de droite et ex-gérant de Boca, épaulé comme candidat à la vice-présidence par Mauricio Macri, 64 ans. Un homme de pouvoir. L’ancien président de centre droit (2015-2019) a joué un rôle essentiel dans l’élection de Javier Milei, en lui apportant son soutien en vue du second tour.

Match tendu

Mauricio Macri tente également de négocier son grand retour à Boca. Alors ambitieux trentenaire, il est élu une première fois à sa présidence en 1995, un poste qu’il occupera jusqu’en 2007. « Il garde ensuite la main sur le club, à travers ses dauphins, jusqu’en 2019 », observe Nemesia Hijos, anthropologue spécialiste du foot. Ce pur produit de l’élite économique, fils d’un grand chef d’entreprise, amorce la modernisation du club : « il crée de nouvelles tribunes, professionnalise la gestion », retrace German Bellizzi, journaliste sportif sur la chaîne de télévision TyC Sports. Au même moment, Boca connaît sa période sportive la plus étincelante, avec différents titres internationaux. S’il a su mener un club de foot vers la victoire, alors pourquoi Mauricio Macri ne pourrait-il pas gérer une ville, puis un pays ? Son bilan à Boca lui sert de tremplin politique pour accéder au gouvernement de la ville de Buenos Aires (2007-2015) puis à la présidence. Depuis 2020, il est président de la fondation FIFA.

De l’autre côté, Juan Roman Riquelme, 45 ans, joueur emblématique du club avec notamment trois Copa Libertadores (championnat sud-américain) à son compteur. Tout le sépare de Mauricio Macri. L’ancien numéro 10 vient d’une famille nombreuse, d’un quartier populaire de la banlieue de Buenos Aires. Ces racines imprègnent sa vision du club, dont il a la vice-présidence depuis 2019. « Il a donné à Boca un tournant plus social, il ne s’est pas seulement concentré sur l’aspect business et l’équipe de foot masculine, mais aussi sur le développement du sport amateur (basket, badminton, volley…) », souligne German Bellizzi. Juan Roman Riquelme n’affiche pas d’ambitions politiques au-delà de Boca. Mais Sergio Massa, candidat de centre gauche malheureux face à Javier Milei s’est ouvert de sa « très bonne relation » avec l’ex-joueur, au mois d’août de cette année.

Le match entre Mauricio Macri et Juan Roman Riquelme est tendu. A la demande du ticket intégré par Mauricio Macri, la justice a suspendu l’élection prévue le 3 décembre. Cela fait suite aux soupçons d’irrégularités entourant l’arrivée de nouveaux membres − et votants − qui menacerait de biaiser le scrutin. Le jour où l’élection devait se tenir, une foule bleu et jaune a déferlé aux abords de la Bombonera, le stade de Boca, en soutien à Juan Roman Riquelme. « Le monsieur [Mauricio Macri] veut prendre possession du club (…) Le club appartient à ses supporteurs », a-t-il crié à la foule.

La question du statut des clubs argentins

Car en toile de fond, un autre sujet est en jeu, celui du statut des clubs argentins. Actuellement, leur figure juridique, très singulière dans le football professionnel, est celle de « l’association sans but lucratif »« Cela signifie qu’ils ne sont pas des entreprises et que les membres peuvent peser, en élisant leur président et en participant à des assemblées », remarque Juan Branz, sociologue du sport. Mauricio Macri a défendu à plusieurs reprises sa volonté de donner au football argentin le statut de « société anonyme », afin « d’imiter le [football] européen » et de garantir « plus de possibilités [économiques] »,disait-il en 2021. « Les investisseurs, notamment étrangers, peuvent alors devenir décisionnaires, il suffit de voir ce qui se passe au PSG avec le Qatar », note German Bellizzi.

En amont du deuxième tour, Javier Milei lui-même a défendu le modèle de la société anonyme, provoquant une levée de boucliers des clubs. Le 6 décembre, il a été interpellé sur X, par un compte pro-Mauricio Macri, « monsieur le président, la tronçonneuse [emblème de sa campagne, censé couper dans les dépenses publiques] est-elle toujours disponible ? On en a besoin pour en finir avec le populisme [de Juan Roman Riquelme] à Boca ». Réponse de celui qui s’apprêtait à prendre ses fonctions : « Vous pouvez compter dessus sans aucun doute. » Au mois de juillet, dans une interview au quotidien espagnol El Pais, il racontait avoir arrêté de soutenir Boca, rejetant un club qui « prend des décisions populistes ».

En ce sens, l’envoi du maillot de Boca au président français est une façon « de continuer à se mêler des élections au sein du club », observe Nemesia Hijos. Selon l’anthropologue, le scrutin rejoue en miroir l’élection présidentielle. « Boca doit se prononcer, à son échelle, sur le modèle mercantile et de privatisation, tel qu’il est défendu par Javier Milei pour le pays. Maintenant que Javier Milei est président, on peut considérer que Boca incarne un bastion de la résistance », poursuit l’anthropologue. Le club doit finalement désigner son nouveau président le 17 décembre, a décidé la justice, une semaine exactement après l’investiture de Javier Milei.